Organisation spatiale de la culture de sorgho dans la vallée supérieure de la Bénoué, Région du Nord-Cameroun
Spatial Organisation of Sorghum Cultivation in the Upper Benue Valley, North Cameroon Region
BAKARI Nestor
Université de Maroua, Cameroun
Email : baknesta@gmail.com
AOUDOU DOUA Sylvain
Professeur, Université de Maroua, Cameroun
Email : aoudoudoua@yahoo.fr
MBANMEYH Marie Madeleine
Université de Maroua, Cameroun
Email : mbanmeyh@gmail.com
Résumé
Cette étude analyse l’organisation spatiale du sorgho dessaisonné (muskwari) dans la haute vallée de la Bénoué au Nord-Cameroun. En combinant enquêtes sociales et levés GPS, les auteurs examinent comment la culture s’adapte aux contraintes hydrologiques et topographiques, particulièrement depuis la mise en service du barrage de Lagdo en 1982. Les résultats révèlent une organisation à trois échelles : une concentration dans les cuvettes inondables le long du réseau hydrographique, une zonation des pratiques selon l’altitude (zones basses, intermédiaires et bords de cuvettes), et une gestion micro-locale au niveau de la parcelle (densité de 10 000 plants/ha). L’étude souligne que l’expertise traditionnelle des agriculteurs permet une exploitation optimisée des sols (vertisols) et des ressources en eau, garantissant la sécurité alimentaire régionale.
Mots clés : sorgho dessaisonné, organisation spatiale, sols, topographie, réseau hydrographique
Introduction
La théorie de relation entre les plantes et leur biodiversité présente l’interaction qui existe entre les plantes et leur environnement. Ainsi, le mécanisme d’adaptation des plantes dans leur biodiversité dépend des conditions hydriques, climatiques, météorologiques et édaphiques qu’exigent ces espèces. Selon Tardieu F (2012), les plantes dépendent plus directement de leur environnement que les animaux, en particulier pour les variables affectées par le changement climatique comme la température, la disponibilité en eau du sol et la teneur en CO2 de l’air : (i) le flux d’eau qui traverse une plante chaque jour représente 20 à 200 % de son contenu en eau (contre 1–2 % chez l’homme) et peut varier de 1 à 5 en fonction du rayonnement solaire et de la sécheresse de l’air ; (ii) la température des plantes peut varier chaque jour de dizaines de degrés, suivant le rayonnement (qui réchauffe la plante) et la transpiration (qui la rafraîchit) (Amigues et al., 2006) ; (iii) la photosynthèse dépend du rayonnement et de la teneur en CO2 de l’air, mais aussi de la transpiration : les caractères qui réduisent la transpiration (économie d’eau) réduisent aussi la photosynthèse (moindre biomasse) (Blum, 2009 ; Tardieu, 2012).
Cependant, le sorgho repiqué de contre-saison, ou muskwari, constitue le pilier de l’alimentation traditionnelle dans le Nord du Cameroun. Dans la vallée supérieure de la Bénoué, cette culture repose historiquement sur le cycle des inondations naturelles qui saturent les vertisols avant la décrue. Cependant, la construction du barrage de Lagdo a perturbé ces dynamiques, poussant l’État à aménager des digues pour reconstituer artificiellement les zones d’épandage de crues. L’objectif de cet article est de caractériser l’organisation spatiale actuelle de cette culture face à ces changements. À travers une approche méthodologique mêlant cartographie et observations de terrain, nous analysons comment la topographie et la disponibilité hydrique structurent la distribution des parcelles et les choix techniques des agriculteurs, de l’échelle de la vallée à celle de la plante.
1. Cadre méthodologique et géographique de l’étude
1.1. Cadre géographique de l’étude
Pour cette étude basée sur l’organisation spatiale de la culture de sorgho dessaisonné, il a été défini une zone d’étude dans la vallée supérieure de la Bénoué à cause de ses particularités géographiques très indispensables à la culture de sorgho dessaisonné. La figure ci-dessous représente géographiquement la zone d’étude.
1.2. Cadre méthodologique
Il a été effectué une enquête sociale couplée aux levées GPS des parcelles pour pouvoir identifier et caractériser les exploitants de chaque parcelle. L’on a d’abord commencé par l’exploration du terrain en juillet 2019. L’objectif de cette descente était de voir dans quelle mesure il est possible de réaliser une étude dans une vallée, une zone constamment inondée en période de crue. Ainsi donc il a été possible d’identifier les pistes à parcourir pendant les prochaines descentes sur le terrain. Ensuite, elle a permis d’entrer en contact avec la population locale, les muskwariculteurs, et les autorités locales, ce qui a facilité les recherches sur le terrain dans le lit majeur de la Bénoué.
Les données sociales et les levées GPS des parcelles ont permis de procéder à la cartographie de l’organisation spatiale de la culture de sorgho dessaisonné dans la vallée supérieure de la Bénoué.
2. Résultats
2.1. La culture de sorgho dessaisonné avant l’aménagement du barrage de Lagdo
Avant la mise en eau du barrage de Lagdo, la culture de sorgho repiqué de contre-saison était rendue possible grâce aux inondations naturelles. En effet, pendant cette période, pour une bonne production, il faut au moins une pluviométrie moyenne de 900 à 1000 mm pour bien alimenter la nappe phréatique. Parallèlement à cette inondation, les torrents et les cours d’eau du secteur nord de la ligne Pitoa-Guébaké-Bé-Labordé se déversaient dans les cuvettes à muskwari et canalisés par la suite par la succession des chenaux suivants (le prolongement de Mayo-Badjouma en direction de l’Ouest, le Mayo-Djoubo Lao et le Mayo-Djoulot). Il faut noter que cette forme d’inondation arrive bien avant la crue de la Bénoué. Et c’est ainsi donc que les muskwari-culteurs arrivent à bien réaliser leur culture de contre-saison.
Pour mener à bien une campagne agricole de muskwari, différents travaux doivent être exécutés et parmi ces travaux, il y a le désherbage du terrain qui est très important. Dès les premières pluies, les herbes poussent avec une grande vitesse sur les vertisols, mais si l’inondation du terrain est importante et que l’eau séjourne assez longtemps en surface, alors les herbes ont le temps de pourrir et dans ce cas, les cultivateurs sont épargnés des efforts du désherbage.
Cependant, dès la mise en eau de la retenue de Lagdo en 1982, la suppression des crues qui rendaient possible, à la décrue, la culture de mouskwari (sorghos repiqués sur les vertisols), base de l’alimentation traditionnelle locale, a suscité la plainte des paysans. Afin de permettre à la population de la région de cultiver le mouskwari comme elle pouvait le faire traditionnellement avant la construction du barrage de Lagdo, le gouvernement camerounais a financé la construction à Garoua, Pitoa, Guébaké, Langui et Bé, d’une série de digues ayant pour but de reconstituer artificiellement les inondations de la Bénoué.
Ces digues, dimensionnées de manière à pouvoir contenir et évacuer des crues correspondant à une pluie cinquantenaire, permettent de retenir les eaux des bassins versants latéraux (et non les eaux de la Bénoué) et de sauvegarder près de 5 240 ha de vastes dépressions représentant les meilleures terres à mouskwari. Malgré l’importance de ces digues, leurs constructions ont également entraîné la perte de quelques terres de cultures. Une description individuelle des aménagements de ces digues en aval de la retenue de Lagdo nous est très indispensable pour apprécier l’effet du barrage de Lagdo sur la culture de sorgho dessaisonné dans la vallée de la Bénoué.
2.2. Le sorgho dessaisonné dans son espace : analyse à l’échelle de la vallée et des cuvettes
À l’échelle de la vallée et des cuvettes, la disponibilité et la gestion des ressources en eau sont des facteurs primordiaux qui influencent la distribution spatiale des parcelles de sorgho repiqué. Dans la vallée de la Bénoué, où la culture du sorgho repiqué est largement pratiquée, les champs sont en général situés dans des zones où les sols retiennent bien l’eau après la saison des pluies (dans les cuvettes). Le calendrier de repiquage du muskwari est étroitement lié au retrait des eaux d’inondation dans les plaines inondables, ce qui détermine l’emplacement et le moment de la plantation sur différents types de sols. L’irrigation supplémentaire peut également jouer un rôle significatif dans le rendement du sorgho repiqué, ce qui suggère que la proximité de sources d’eau comme la Bénoué pour l’irrigation pourrait influencer la distribution des champs dans les zones où cette pratique est possible.
La topographie de la vallée et des cuvettes a également un impact sur la gestion de l’eau. Les pentes, les réseaux de drainage et la présence de dépressions naturelles affectent la rétention d’eau et le ruissellement, influençant ainsi l’aptitude et l’agencement spatial des terres pour la culture du sorgho repiqué. Les agriculteurs s’appuient sur leurs connaissances écologiques traditionnelles des régimes hydrologiques locaux, des types de sols et des microclimats au sein des vallées et des cuvettes pour choisir les emplacements optimaux pour leurs cultures de sorgho repiqué. Cette expertise ancestrale guide la sélection des zones les plus propices en fonction de la disponibilité de l’eau et d’autres facteurs environnementaux.
La distribution spatiale des zones de culture de muskwari à l’échelle de la vallée est fortement influencée par la présence de vastes étendues situées à des altitudes relativement basses, susceptibles d’être inondées de manière saisonnière par la crue de la Bénoué et de ses affluents. On observe une concentration significative des zones identifiées comme « cuvette à muskwari » le long du lit majeur de la rivière et à proximité des localités telles que Garoua, Pitoa, Guébaké, Perma, Babla, Karewa et Djoulol. Ces cuvettes, caractérisées par des altitudes généralement inférieures à 182,6 mètres, représentent les dépressions naturelles où l’eau de crue se collecte, créant les conditions hydriques favorables à la culture du muskwari. La morphologie de la vallée, avec ses zones d’inondation bien définies, structure ainsi une organisation spatiale où les activités liées au muskwari sont intrinsèquement liées au réseau hydrographique.
Au sein de chaque cuvette inondable, l’organisation de la culture de muskwari est modulée par les variations d’altitude, même minimes. On peut anticiper une zonation des pratiques culturales en fonction de la durée et de la hauteur de l’inondation :
- Zones les plus basses (≤ 182,6 m) : fréquemment et durablement inondées, dédiées aux variétés les plus tolérantes à l’immersion prolongée ; les parcelles y sont organisées pour optimiser la rétention d’eau et l’apport de sédiments fertiles.
- Zones intermédiaires (182,6–187,8 m et 187,8–193,1 m) : inondations moins longues et moins profondes, accueillant des variétés moins résistantes à l’immersion, avec un drainage plus rapide après le retrait des eaux.
- Bords de cuvettes (> 193,1 m) : rarement inondés, utilisés pour des cultures alternatives ou comme zones de transition ; la culture du muskwari y est marginale voire absente.
L’observation des courbes de niveau au sein des cuvettes à muskwari suggère une micro-topographie variée, impliquant une organisation parcellaire adaptative à ces subtiles différences d’altitude et donc de régime hydrique, qui impactent par conséquent la production.